Voyage au pays de la mort naïve

Du 6 au 12 juin 2012, Serge Panarotto, accompagné d’Anita Singharaj-Panarotto, s’est rendu à Sapenta, en Roumanie, pour aller à la rencontre des trésors d’art naïf que recèle le cimetière de ce village de 3500 âmes. Il en ramène une exposition photo à découvrir Espace Bras d’Or et un récit, à lire ici (en partie).

On aborde le village par un portique qui enjambe la route et annonce la couleur : bleu, un bleu intense ; sur les montants, les premiers personnages intaillés dans le bois et peint de joyeuses couleurs nous accueillent. Le cimetière est au cœur du bourg. Les tombes se pressent, en lignes serrées, autour de l’église qui, en ce moment, apparaît toute hérissée d’échafaudages en bois car elle est en cours d’agrandissement. Un mur d’enceinte en pierres noires, éclairé de quelques motifs en pierres blanches, contient avec peine l’exubérance de cette multitude de tombes – il y en a environ 800 ! –  si insolites par la gaîté qui en émane : un champ de mort transformé en chant de vie !

Chaque stèle en chêne, haute et étroite, peinte en bleu, vif pour certaines, atténué par le temps pour d’autres, est surmontée d’une croix coiffée, différente à chaque fois. Elles sont ornées de motifs floraux ou abstraits de couleurs vives, ciselés dans le bois. Sur la face avant, et quelques fois au dos, un motif sculpté en faible relief, au dessin naïf, vivement coloré, évoque par un portrait ou une scénette, un trait de caractère, une passion, le métier, un moment saillant de la vie du défunt ou les circonstances paisibles ou tragiques de sa mort. Ce propos graphique est complété ou précisé par une épitaphe en vers, gravée en des mots simples, poétiques, imagés, pleins d’humour et quelquefois d’ironie.

Ces croix ont été créées par un artisan local, Ion Stan Patras, homme du commun au talent et au caractère hors du commun, aux dires de ceux qui l’ont connu. Artisan et poète, il fut tailleur d’image et inventeur de ces savoureuses épitaphes biographiques. Ses premières œuvres datent de 1935. S’appuyant sur une tradition régionale du travail du bois, intégrant des motifs décoratifs traditionnels, il a développé son propre style en les dépassant, en innovant et fondant sa propre tradition. Il a surtout inventé un rapport particulier à la mort que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Le plus étonnant, c’est qu’il ait été suivi par tout le village… et que cela continue après lui. Ion Stan Patras est mort en 1977. Il est enterré dans son cimetière sous une de ses croix. Il avait formé quelques élèves et l’un d’entre eux, Dimitriu Pop, continue aujourd’hui à sculpter les croix bleues et à portraiturer par l’image et par des mots les habitants de la bourgade qui font le grand saut vers l’inconnu, si bien que le cimetière « joyeux » croît toujours…

Serge Panarotto au cimetière de SapantaHerbes folles, arbustes envahissants, fleurs sauvages, fleurs cultivées ou artificielles, ajoutent à la beauté du lieu. Chaque tombe suscite une émotion douce ou forte, une curiosité, un intérêt humain ou esthétique ; de chacune émane une musique particulière et de l’ensemble naît un puissant opéra populaire.

Ce carré d’éternité, si intensément présent, est sans conteste un des plus importants environnements d’art populaire au monde. Ce matin, je ne suis pas un spectateur, je ne regarde pas des œuvres d’art naïves, je me promène physiquement à l’intérieur.  C’est une expérience à vivre en s’abandonnant à la grâce. Après avoir papillonné d’une tombe à l’autre, m’être laissé guidé par l’émotion, je dois me reprendre, je suis là pour voir, mais aussi pour donner à voir ; j’ai une mission à accomplir, un reportage à réaliser.

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Retour à la pension. Hier, nous avons acheté les deux livres consacrés au cimetière joyeux. Sur l’un, j’ai remarqué la photo d’un calvaire que je n’avais pas vu dans le cimetière autour de l’église. La légende évoque un vieux cimetière. Je profite du petit-déjeuner pour interroger notre hôtesse. Oui, il y a bien un autre cimetière, plus ancien, à environ 1 km du village ; c’est là que nous devrions trouver les premières stèles créées par Ion Stan Patras et ce remarquable calvaire.

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Passé les dernières maisons, un chemin caillouteux nous mène, à travers des près légèrement vallonnés, jusqu’à une grille rouillée. Au-dessus, nous apercevons le haut du grand calvaire. C’est à mon sens une des œuvres majeures d’Ion Stan Patras. La croix, coiffée comme les stèles, s’élève à environ 3 m. Sous un Christ jaune, pathétique, une scène représente la pesée des âmes : un dieu débonnaire brandissant un gourdin préside au jugement ; un ange blanc et un diable noir se disputent les âmes autour d’une balance qui penche du côté du démon. En-dessous, Adam et Ève, l’arbre et le serpent de la tentation vous regardent de front. Au pied, une mort ricanante brandit une faucille. Ces scénettes sont plus cocasses qu’effrayantes, mais de l’ensemble émane une majesté attendrissante.

Les tombes, dispersées, à l’aise dans l’espace, surgissent d’une nature printanière toute ébouriffée, faite d’herbes hautes et drues, de fleurs sauvages – campanules bleues, marguerites, fleurs de coucou roses, arnica jaunes, silènes blanches… –, de buissons et de quelques arbres. Les stèles bleues naïves se mêlent aux croix de fer, aux tombes de marbre ou de pierre et aux tertres simplement parés de quelques fleurs en papier ou en plastique. En folâtrant par-ci, par-là, je fais une découverte intéressante : une stèle en pierre brute gravée de personnages dont la facture est la même que celle des stèles en bois ; l’artiste s’est donc essayé à la gravure sur pierre… En bordure de la clôture, quelques tombes attirent également mon attention : elles semblent très vieilles, la couleur a disparu et le dessin ne subsiste que par l’intaille du bois, les personnages sont assez grossièrement taillés et l’épitaphe courte ; serait-ce les premières créations d’Ion Stan Patras ?

Les stèles bleues représentent environ un tiers des tombes. L’imagerie qu’elles portent est presque exclusivement traditionnelle : bergers, faucheurs, laboureurs, maquignons, fileuses, tisseuses, cuisinières… la vie paysanne. Certaines semblent très anciennes mais d’autres assez récentes ; d’autres encore paraissent restaurées ou repeintes. Quelques-unes sont doubles : dans un même enclos sont réunies deux stèles, mari et femmes côte à côte. L’impression d’abandon qui prévalait au début s’avère fausse. La plupart des tombes sont fleuries et entretenues. Ici, la mort n’est pas enrégimentée, elle est buissonnière.

Serge Panarotto

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